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Que faire avec plein d’argent, quelques années de libre et un bateau de pirate.

… ou « Mon projet de recherche expliqué à ma grand-mère ».

La vie sur Terre subit d’importantes pressions de la part des humains, c’est un fait largement établi. Pour faire comprendre aux décisionnaires de l’importance de conserver ce patrimoine naturel, différentes approches existent. L’une d’entre elles est une approche utilitariste : elle consiste à dire que notre existence même dépend au quotidien de la bonne santé des écosystèmes. En d’autres termes, protéger les pandas équivaut à protéger le bien-être des humains. “L’évaluation des écosystèmes pour le millénaire”, une étude commandée par l’ONU, explique clairement que le bien-être humain (santé, économie, alimentation, etc..) est dépendant de la biodiversité 1, et les exemples historiques de sociétés ayant fait face à de graves problèmes sociaux en partie à cause de problèmes environnementaux ne manquent pas.2.
Pourtant si l’on sait qu’en principe, la dégradation des écosystèmes doit provoquer une dégradation du niveau de vie, il est difficile de le mettre en évidence. Pire, c’est la tendance inverse qui apparaît dans les faits : plus l’humanité exploite la biosphère et plus l’Indice Planète Vivante diminue, mieux l’humanité se porte (mesuré ici par l’indice de développement humain) 3.

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Indice de Planète Vivante (WWF) depuis 1970

Indice de développement humain depuis 1975.

Indice de développement humain depuis 1975.

En fait, nous possédons deux morceaux d’information, séparés par une lacune importante : d’un côté, nous savons que les sociétés tirent profit de la dégradation de certains écosystèmes, de l’autre nous savons aussi que les sociétés peuvent en pâtir lorsque cette dégradation est trop importante. Mais à quoi corresponds vraiment le « trop » en question ? Y a-t-il un seuil fatidique au-delà duquel tout bascule ? Est-ce que tout déraille lorsque la biodiversité descend en dessous de 30% de la biodiversité originale, ou plutôt 15%, ou même 5% ?

Figure3-fr
Le défi est bien d’arriver à quantifier cette relation. Pour le résumer de façon radicale, « combien d’unités de malnutrition infantile doit-on s’attendre à voir lorsque l’on détruit X unités de tel écosystème ? ». Le fait d’avoir une idée quantitative de cette relation entre écosystèmes et systèmes sociaux permettrait d’aider à prédire les conséquences d’un changement d’écosystème sur une société qui en dépend, et de faire prendre conscience avec des chiffres plutôt que des mots les conséquences de l’exploitation du milieu aux décisionnaires.

On arrive au cœur de l’article : mais comment faire ? (avec un bateau de pirate, quelques sous et des années devant soi)
Pour commencer, il faut relier un écosystème à une société qui l’exploite et qui en dépend. La tâche est plus ardue qu’il n’y paraît : des produits de base comme le blé proviennent d’écosystèmes très inégalement répartis sur la planète, et par conséquent la plupart des sociétés dépendent d’écosystèmes qui ne sont pas sur leur territoire 4.

La production très hétérogène du blé dans le monde.

Il faut ensuite choisir un ou plusieurs critères pertinents pour caractériser l’état de l’écosystème, et l’état de la société.  Par exemple, le taux de malnutrition, la croissance démographique, ou d’autres mesures plus exotiques comme le prix moyen d’un hamburger, qui censé donner une vision rapide du pouvoir d’achat 5. Du côté de l’écosystème, il faudra s’intéresser à la démographie de certaines espèces clés, à la diversité des groupes fonctionnels, à l’état de certains compartiments clés (dégradation des sols, fragmentation des forêts), et ainsi de suite. Ce sera de toute façon une phase exploratoire de ce projet, pour trier ce qui a du sens de ce qui n’en a pas vraiment.

Ensuite, il faut échantillonner plusieurs sociétés bien sûr, pour avoir plusieurs points sur lesquels discuter. Idéalement, il faut que ces sociétés soient très variées, pour couvrir tout l’espace des possibles : des sociétés en faillite et des sociétés prospères, des sociétés ayant préservé leur environnement et des sociétés ayant dégradé fortement leurs écosystèmes.

Figure4-fr

Les îles tropicales font d’excellents laboratoires naturels pour étudier l’impact des écosystèmes sur les sociétés. Tout d’abord, il y a beaucoup d’îles tropicales : environ 45 000 6. Toutes ne sont pas habitées, mais celles qui le sont montrent une importante diversité géologique (volcanique, calcaire, granitique), de cultures, de densité démographique 7, de richesse et de développement technologique 8. Il y a également un spectre très large de pratiques environnementales : la société native de l’île de Pâques est devenue célèbre pour avoir subit un effondrement, au moins en partie d’origine écologique9, tandis que la société de l’île de Tikopia est au contraire reconnue pour avoir réussi à éviter un écocide.
D’autre part, les îles tropicales sont réparties en plusieurs grandes régions biogéographiques, au sein desquelles les îles se ressemblent plus écologiquement qu’elles ne ressemblent à celles d’autres régions. Il y a les îles des Caraïbes, les îles de l’océan Indien, les îles d’Asie du Sud-est et les îles de Polynésie. Comparer ces régions entre elles permettrait de généraliser les résultats.

Les grandes régions des îles tropicales (ici, des îles tropicales en voie de développement).

Voilà pourquoi il faut quelques années devant soi : relier des sociétés aux écosystèmes qu’elles exploitent, choisir des indicateurs pertinents pour ces sociétés, analyser ces données accumulées, tout cela prendra du temps, de l’argent et surtout, un bateau de pirate pour pouvoir échantillonner d’îles en îles !