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Cuir, Moustache et Mélanine

Si je dis “Cuir, cuir moustache”, vous me dites quoi ?

source : 5secondfilms

 

YMCA ? Pas loin, la bonne réponse était …Testostérone ! C’était votre deuxième option ? Ça n’est même pas étonnant, tant nous avons associés l’idée de la moustache et du cuir à celle de la virilité, de la sexualité masculine, bref par extension ce qui différencie le mâle de la femelle… la testostérone donc. (Ne faites pas attention au biker au dessus ok?)
Cette association d’idée est intéressante : elle nous montre que dans notre esprit le cuir fonctionne comme signal, comme si il indiquait visuellement “mon porteur a des ballustines énormes“. Idem pour la moustache ! Symbole de virilité a tel point qu’elle est obligatoire dans la gendarmerie française jusqu’en 1933, elle crie au monde entier que son fier détenteur est un moustachio en pleine capacité de ses moyens reproducteurs.

Comment tuer une moustache comme un vrai moustachio

La chose est vraie partout dans le monde vivant : les cornes extravagantes du Megaloceros giganteus étaient un signal de qualité du mâle à l’intention des Megalocerocettes et les sauts impressionnants des Springboks sont des démonstrations destinées a montrer aux prédateurs que le repas sera pas une partie de plaisir à attraper (et parfois juste un bon moyen de se défouler sur un cycliste).

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Les signaux honnête ont en effet toutes les chances d’être sélectionnés si ils permettent de faciliter la vie à son porteur : au lieu de devoir prouver aux léopard qu’on est coriace en courant très vite -et s’épuiser a le faire à chaque fois-, il suffit d’un petit bon de 4m ou une fourrure voyante comme celle de Pepe le putois, et le problème est réglé. Le syndrome du “cuir moustache” induit un gain de temps, gain de fitness. On retrouve des signaux de partout en biologie : le murissement des fraises, les couleurs de l’automne , les chants des oiseaux et leurs supports sont variés : comportements, morphologies, chimie, sons…Mais au milieu de cette incroyable diversité, il y a des ilots homogènes où tout le monde fait la même chose !

 Un signal à l’intention des femmes enceintes

La mélanine est un polymère utilisée de partout dans le vivant, une sorte de couteau suisse génial qui protège des UVs et des radicaux libres, élimine les parasites, conduit l’électricité (on en a même fait des interrupteurs), absorbe les sons, sert à fabriquer l’encre des seiches, etc.Elle est aussi bien sûr utilisée sur la peau de tous les vertébrés, sous sa forme brune – noire (mélanine “vraie”) ou rousse – jaunâtre (phéomélanine), et sert parfois de protection contre les UVs (c’est notre cas à nous), et parfois comme signal d’agressivité, d’activité sexuelle et de qualité immunitaire de son porteur.

En effet, chez les Saumons, la règle est simple : plus le poisson a des tâches noires, moins il aura de parasites sur la peau et plus il sera résistant au stress [1].

 Chez les saumons, plus on est sombre, moins on a de cortisol (hormone
du stress) dans le sang. L’individu du haut était un badass, un vrai.

 La même chose chez les Lions, les mâles avec une crinière bien sombre ont plus de testostérone et sont par conséquent plus agressifs, ce qui leur confère un avantage lors des combats entre mâles [2] (voir le post de Sophie à ce sujet !).

Pour les lions ça fait longtemps qu’on sait que les plus clairs sont des fiottes.

Chez le Tarin des aulnes, la taille du plastron (de mélanine) prédit la capacité de l’individu à explorer son habitat et les Chouettes effraie (Tyto alba) avec le plus de melanine sur les plumes supportent mieux les périodes de pénurie de nourriture que leurs congénères tous blancs [3]. L’agressivité du Faucon crécerelle (Falco tinnunculus) est corrélée à la largeur des bandes sur sa queue et c’est pareil pour les Tortues d’Hermann dont les plus sombres sont les plus agressives avec leurs copines, les moins dociles avec les humains, etc.

En regardant les “effets” de la mélanine sur ces différentes espèces, on se rend compte qu’ils sont souvent les mêmes : des individus plus agressifs, plus sexuellement actifs, plus résistants aux parasites, plus résistants à la diète, plus explorateurs. La conséquence est souvent une mortalité accrue ou des anomalies spermatiques, mais qu’importe, être badass vaut bien quelque petites misères. Ce qui est intéressant, c’est le rôle systématique de la mélanine sur ces bestioles : on aurait pu imaginer que le signal soit au cas par cas selon les espèces, après tout il existe autant de signaux que d’espèces alors pourquoi cette constante ici ?

La raison est que parfois, le gène responsable de la production de la mélanine (POMC) s’occupe aussi d’autres fonctions, comme la régulation de l’axe du stress (flèche bleue), la fabrication d’hormones stéroïdes, les réactions inflammatoires (en orange), la dépense d’énergie (rouge), etc.. Un vrai couteau suisse ! Ainsi donc, on comprends que lorsque le gène est très exprimé, il en ressorte divers traits comportementaux et morphologiques tous liés ensemble comme un paquet. C’est ce qu’on appelle un gène pléiotrope : il a de nombreux effets différents sur l’individu qui le porte, et lorsqu’on sélectionne pour un effet en particulier, les autres suivent.

Un exemple de cette évolution par paquets est celui de la domestication récente du renard roux dans la ferme de Belyaev ; en sélectionnant les renards les plus dociles pour en faire des compagnons de salon, il s’est rendu compte que les renards, en plus de devenir trop choupis, perdaient également leur couleur foncée pour adopter progressivement des robes plus claires (“pie”). Il s’agit probablement de pléiotropie ici aussi…

Aller, pour finir en beauté : un bel exemple de corrélation entre sex-appeal, mélanine et moustache, Sean Connery dans Zardoz. LA-CLASSE.

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Pour en savoir plus :

Pour en savoir plus sur l’expérience de la ferme aux renards, Taupo a fait un super billet dessus.

Pour en savoir plus sur ce qu’est un badass et pour de nombreux exemples, voir Badass of the week (en) !

[1]Kittilsen, S., Johansen, I. B., Braastad, B. O., & Øverli, Ø.
(2012). Pigments, parasites and personalitiy: towards a unifying role
for steroid hormones? PloS one, 7(4), e34281.
doi:10.1371/journal.pone.0034281

[2] West, P., & Packer, C. (2002). Sexual selection, temperature, and the lion’s mane. Science, 297(August), 1339–1343. Retrieved from http://www.sciencemag.org/content/297/5585/1339.short

[3] Dreiss, A., Henry, I., Ruppli, C., Almasi, B., & Roulin, A. (2010). Darker eumelanic barn owls better withstand food depletion through resistance to food deprivation and lower appetite. Oecologia, 164(1), 65–71. doi:10.1007/s00442-010-1680-7

[4] Ducrest, A.-L., Keller, L., & Roulin, A. (2008). Pleiotropy in the
melanocortin system, coloration and behavioural syndromes. Trends in
ecology & evolution, 23(9), 502–10. doi:10.1016/j.tree.2008.06.001