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Détruire la biodiversité est bon pour la santé

Lecteur, ne le nie pas, ce titre te choque. La diversité biologique -ou biodiversité- est un mot magique depuis qu’Edward O.Wilson l’a popularisé dans un compte rendu de colloque, et elle est généralement considérée comme quelque chose de positif. La biodiversité, c’est BIEN. La perte de biodiversité, c’est MAL. La crise d’extinction majeure actuelle, c’est SUPER CACA.

Certes. Mais cher lecteur, ça te dirait de jouter un peu ? Imaginons que je sois un promoteur immobilier sans scrupule, prêt à raser une forêt vierge pleine à craquer de gentils orangs-outans mignons pour construire une zone industrielle. Toi, lecteur, vas devoir me convaincre qu’il faut protéger la biodiversité avec des arguments béton (parce que sinon, je noie tout dedans. Dans le béton. HAHAA. Humour de promoteur, ‘Pouvez pas comprendre.). ALLEZ C’EST PARTI.

Je t’écoute. Après quelques bafouillis peu convaincants parlant de Gaïa et Grand-mère feuillage, tu attaques avec mon argument préféré : « nous dépendons de la biodiversité pour vivre. ». Il m’éclate tellement qu’on va en faire un sous-titre, tiens.

Ton argument : nous dépendons de la biodiversité pour vivre.

Je suis peut-être un promoteur pourri, mais j’ai une formation scientifique, alors je te demande de citer des papiers. Ce que tu fais : tu me cites le Millenium Ecosystem Assesment (MEA), une gigantesque étude commissionnée en l’an 2000 par Kofi Annan, alors secrétaire générale de l’ONU. Publié en 2005, le rapport impliquera plus de 1000 experts dans une centaine de pays. Ses conclusions sont claires : la biodiversité est en péril, les espèces s’éteignent à un rythme record, et l’homme va nécessairement finir par en pâtir à un moment où un autre. Ces conclusions passeront tellement bien dans la culture populaire qu’on devra se farcir les années suivante les discours catastrophistes de photographes et autres animateurs de télé français. Et ce en boucle.

Bien tenté, lecteur, mais nul part dans le rapport du MEA il n’y a de preuve véritable que l’homme souffre lorsque la biodiversité diminue. Pas d’étude corrélationnelle. Pas d’expériences. Juste une grosse hypothèse non testée. Maintenant c’est mon tour, on va se marrer.

Pour commencer, les pays avec le plus de biodiversité sont également les pays où l’on meurt le plus à cause de cette biodiversité. Hé oui, diversité d’espèces implique diversité d’organismes pathogènes ou vecteurs de pathogènes – de maladies quoi-. Fièvre jaune, paludisme, dengue : toutes ces maladies mortelles inconnues des pays tempérés sont de véritables machines à tuer. Chaque année, environ 700 millions de personnes meurent des pathogènes transmis par les moustiques des tropiques. Ah tout de suite, elle est moins sympa la biodiversité.

Mais attends, ne pars pas, ça devient encore meilleur.

Si on corrèle la diminution globale de biodiversité au cours du temps (sous la forme de l’indice planète vivante de WWF – Gaïa, grand-mère feuillage, tout ça… –) avec n’importe quel indicateur de développement humain au cours du temps (au hasard, l’IDH, il sert à ça), on obtient quelque chose d’assez différent :

http://leo.grasset.free.fr/wp-content/uploads/living-planet-index.jpghttp://leo.grasset.free.fr/wp-content/uploads/ScreenHunter_01-Sep.-02-23.25.jpg

À gauche, l’indice planète vivante, qui s’effondre tranquillement depuis les années 70. À droite, l’indice de développement humain, qui croît tranquillement depuis cette date (sauf en Afrique Subsaharienne, où le départ à l’allumage a été un peu plus lent).

En d’autres termes, plus la biodiversité se casse la tronche, plus on est contents. C’est un fait, on a
jamais été aussi bien qu’aujourd’hui 
: le taux de conflits armés est historiquement bas, une meilleure santé que jamais, les gens sont plus riches que jamais, la mortalité infantile s’effondre, le tiers monde n’existe plus, etc., etc.

Ce grand écart entre l’hypothèse de départ et la réalité factuelle a été nommé le Paradoxe de l’environnementaliste, et ses auteurs ont proposé 4 hypothèses pour expliquer cet écart :

  1. En fait, en vrai, l’état des humains se dégrade, mais on n’arrive pas à le voir avec des mesures comme l’IDH.
    Cette hypothèse est fragile, et est facilement éjectée par les auteurs : quel que soit le critère qu’on prend, l’humanité se porte mieux aujourd’hui qu’il ya 100 ans. Suivant.
  2. La technologie dissocie les humains des écosystèmes.
    Hypothèse très improbable pour tout un tas de raisons : l’air que l’on respire n’est pas (encore) recyclé par des plantes électroniques, et la nourriture synthétique est encore du pur hype. La technologie, et principalement le pétrole, a surtout permis d’augmenter la productivité des agrosystèmes par 5 au cours des 50 dernières années. Ce n’est pas une dissociation, c’est le
    contraire.

    Rendement agricoles aux USA. Source : USDA NASS (National Agricultural Statistics Service). 2010. “Quick Stats – U.S. & All States Data – Crops.” 

  3.  Le pire est à venir.
    Il y a un décalage temporel entre le moment où un écosystème est dégradé et le moment où la punition se fait sur les humains pénitents. C’est l’hypothèse du seuil au-delà duquel tout bascule, elle est possible mais difficilement testable à l’échelle planétaire. En attendant que les données arrivent, tu vas devoir te trouver un autre argument très cher lecteur, un qui soit basé sur des faits.

Tu répliques :  

OUI, MAIS. Plein de civilisations du passé se sont pété la truffe après avoir massacré leur environnement, alors pourquoi pas nous ? (i.e : il existe bel et bien un seuil de biodiversité en deçà duquel on meurt tous).

C’est incontestable, de nombreux travaux en archéologie et en archéobotanique montrent que tout un tas de cultures diverses ont mal fini après avoir exploité de façon non durable leur environnement. 

Tu namedrop « Jared Diamond », quibrecense ces sociétés dans son livre Effondrement : les Vikings du Groenland, les Mayas, le Rwanda, l’Île de Pâques, Mangareva, etc., etc. Tu es un lecteur de goût, ce livre est bien. De nouveaux travaux en archéologie confirment que la biodiversité du sol par exemple est un  facteur suffisamment important pour que sa dégradation mène à un effondrement social total.

Tu me cites aussi les états en faillite comme Haïti, la Somalie, le Yémen ou l’Afghanistan : leur état catastrophique va en effet avec des dégradations environnementales sévères, mais il est difficile de savoir ce qui est la cause et ce qui est l’effet ici : est-ce parce qu’il n’y a plus de gouvernement centralisé que l’environnement est dégradé, ou l’inverse ? Bof bof pour ce point particulier, on n’y voit pas très clair. Tu as autre chose ?

Tu me dis oui ! Un papier récent a montré que la perte de biodiversité était liée à l’augmentation d’épidémies en Asie. D’ailleurs, le papier montre que la diminution de la couverture forestière a le même effet. La voilà la bonne raison pour ne pas construire mon complexe immobilier : je contribue aux futures pandémies en coupant du bois et en faisant disparaître des espèces. Pourquoi pas, je vais y réfléchir.

En attendant, un peu plus de faits scientifiques seraient bienvenus : il ne suffit pas de clamer que
les humains dépendent de la biodiversité, il faut aussi pouvoir le prouver.

Conclusion :

La biologie de la conservation, avant d’être une science, était un mouvement militant (voir un résumé de son histoire sur ce même blog). Ce passé militant est encore vif aujourd’hui, et complique nécessairement un peu la démarche rigoureuse de connaître l’impact de la biodiversité sur nos vies de tous les jours. Après 100 ans de matraquage par le syndrome Gaïa, il serait intéressant de commencer à regarder ce que nous disent vraiment les données, non ?

Alors, pourquoi sauvegarder la biodiversité ? Imaginons qu’un jour, la science nous dise que l’on pourrait très bien vivre avec 3 espèces autour de nous (blé, vaches et rats), et très bien s’en porter. Pour moi, ça ne change rien : j’estime que la conservation de la biodiversité est un problème moral, avant d’être un problème « pratique ». D’ailleurs quand on y pense, c’est assez triste de devoir justifier la valeur du vivant par des raisons pragmatiques, et de faire un calcul de coût-bénéfice pour commencer à protéger la biosphère. C’est vraiment une attitude de promoteur finalement…

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En savoir plus :

Ben déjà, tu peux commencer par cliquer sur tous les liens de l’article ! Sinon, pour une chouette réflexion sur la valeur de la biodiversité, le livre de Donald Maier, What’s So Good about Biodiversity?: A Call for Better Reasoning about Nature’s Value. Si vous êtes pressés et que vous n’avez pas le temps de lire tout ça, optez avec profit pour cette synthèse super rapide d’une page !