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La conservation dans l’Anthropocène

Au delà de la solitude et de la fragilité

Traduction de l’article “Conservation in the Anthropocene, Beyond Solitude and Fragility“, Décembre 2012, par Peter Kareiva, Michelle Marvier, Robert Lalasz.

Par ses propres mesures, la conservation est en échec. La biodiversité sur Terre est en rapide déclin. 1 Nous continuons de perdre des forêts en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. 2 Il y a si peu de tigres et de grands singes sauvages qu’ils seront perdus pour toujours si les tendances actuelles continuent.3 Dit simplement, nous perdons beaucoup plus de lieux et d’espèces spéciales que nous en sauvons.

Paradoxalement, la conservation perd la guerre de la protection de la nature malgré le fait qu’elle remporte l’une de ses batailles les plus importantes – le combat pour créer des parcs, domaines de chasse, et réserves naturelles. Même si nous perdons des espèces et des lieux sauvages à un rythme accéléré, le nombre mondial d’aires protégées a considérablement augmenté, passant d’un peu moins de 10 000 en 1950 à plus de 100 000 en 2009.4 Dans le monde, les pays ont mis de côté de belles zones riches en biodiversité où le développement humain est restreint. Selon certaines estimations, 13% des continents sont protégés, une zone plus grande que toute l’Amérique du Sud.5

Mais tandis que la conservation a historiquement été menée localement – s’attachant à sauver des lieux spécifiques comme le parc national du Yosemite et le Grand Canyon, ou à gérer des systèmes écologiques très limités comme les bassins hydrographiques ou les forêts – ses ambitions les plus récentes sont devenues presque fantastiques. Par exemple, est-ce que l’arrêt de la déforestation en Amazonie, une zone approchant la taille des États-Unis, est une tâche faisable ? Est-elle même nécessaire ? Mettre une limite autour de la vallée de Yosemite n’est pas la même chose que de tenter de le faire autour de l’Amazonie. Tout comme les États-Unis ont été creusés, déboisés, et traversés par des routes, il est probable qu’une bonne partie de l’Amazonie le sera aussi.

C’est seulement avec la transformation rapide du monde en développement – depuis des cultures rurales ou pastorales aux nations urbaines et industrielles – et avec la domestication sans précédent de notre planète qui en a résulté que le paradoxe au cœur de la conservation contemporaine apparaît. Nous pouvons protéger des lieux d’une beauté particulière ou des lieux avec un grand nombre d’espèces, mais alors même que nous le faisons, le rythme de destruction va probablement continuer à accélérer. Même si le monde en développement va mettre de côté une grande partie de ses paysages en parcs ou réserves naturelles au cours des cent prochaines années, il est clair que ces aires protégées resteront des îlots de «nature vierge» dans une mer de paysages profondément transformés par les humains, par l’exploitation forestière, l’agriculture, l’exploitation minière, la construction de barrages et l’urbanisation.

Face à ces réalités, la conservation du 21e siècle est en train de changer. Les biologistes de la conservation ont pris des mesures pour s’intéresser plus aux gens (“people friendly”) et aux paysages exploités. La conservation continuera probablement à créer des parcs et des réserves naturelles, mais ce sera juste une partie des objectifs de cette discipline. Les questions plus importantes de la conservation du 21e siècle concernent ce que nous allons faire avec le reste – les paysages exploités, les écosystèmes urbains, les pêcheries, les plantations d’arbres, les vastes étendues de monocultures agricoles et les superficies grandissantes de terres agricoles marginalisées et de forêts secondaires qui, alors que l’agriculture et la sylviculture deviennent plus productives et intensives, sont déjà en train de retourner à quelque chose qui n’est peut-être pas sauvage mais qui est néanmoins d’une certaine valeur en terme de conservation.

En répondant à ces questions, la conservation ne peut pas promettre un retour aux paysages préhumains intouchés. L’humanité a déjà profondément transformé la planète et continuera de le faire.6 Ce que la conservation pourrait promettre la place est une nouvelle vision d’une planète où la nature – les forêts, les zones humides, diverses espèces, et d’autres anciens écosystèmes – existe au milieu d’une grande variété de paysages humains modernes. Pour ce faire, les biologistes de la conservation devront abandonner leurs notions idéalisées de la nature, les parcs et les réserves naturelles – des idées qui n’ont jamais été supportées par de la bonne science de la conservation – et de forger une vision plus optimiste, plus humanisée, de l’environnement.

1.
Depuis le début du 19e siècle, un certain nombre de penseurs ont fait valoir que la nature était la plus noblement utilisée sous la forme d’une source de renouveau spirituel solitaire, décrivant la nature comme un endroit pour échapper à la vie moderne, profiter de la solitude, et vivre l’expérience de Dieu. « Pour entrer dans la solitude, l’homme a besoin de se retirer autant de sa chambre que de la société », écrit Ralph Waldo Emerson dans son essai précurseur, « Nature ».7 Les villes et le développement humain ont été dépeints comme des menaces à ces idylles de transcendance, bien que les auteurs fussent des intellectuels essentiellement urbains. Nathaniel Hawthorne se plaignait amèrement d’entendre les coups de sifflet du chemin de fer depuis sa maison de campagne alors même qu’il dépendait des transports modernes pour arriver jusqu’à son propre Éden privé.8 Henry David Thoreau est célèbre pour avoir vanté son autonomie , vivant dans une petite cabane en harmonie avec la nature ; en fait , Thoreau vivait suffisamment prêt de la ville pour recevoir souvent des invités et pour que sa mère puisse lui laver ses vêtements.9 Plus récemment, Edward Abbey se languissait dans son journal intime de ne pas avoir de compagnie alors même qu’il se réjouissait publiquement de sa vie ascétique dans son livre Désert Solitaire.10

La justification initiale des parcs dépourvus de toutes personnes (à moins que ces personnes ne soient naturalistes ou touristes) trouve ses racines dans la vision spirituelle du 19e siècle de la nature comme émanation divine. John Muir – qui, à 11 ans, pourrait réciter la Bible par cœur – lisait religieusement Emerson tout en vivant dans le Yosemite. « Aucun temple construit à la main, » écrivait Muir, « ne peut se comparer à Yosemite. »11 Mais si Yosemite était un temple, il était un temple très fréquenté. Bien que Yosemite fût déjà un parc d’État quand Muir est arrivé, il était occupé par des Indiens Miwok qui y pratiquaient l’agriculture, par des colons blancs qui y élevaient des moutons et par des mineurs cherchant de l’or et d’autres minéraux. Peu après qu’il se soit construit une cabane et un moulin à eau, Muir, à la tête du Sierra Club, décida que les autres occupants devaient partir. Muir avait sympathisé avec les Indiens Winnebago opprimés de son état, mais quand vint l’heure de vider le Yosemite de tout humain (qui ne soit ni naturaliste ni touriste), Muir supporta vigoureusement l’expulsion des Indiens Miwok.12 Le modèle du Yosemite se répandit à d’autres parcs nationaux, dont le Yellowstone, où les expulsions forcées tuèrent 300 Indiens Shoshone en une journée.13

L’invocation de valeurs spirituelles et transcendantales d’une nature sans entraves est un argument implicite pour utiliser les paysages à certaines choses, et pas à d’autres : des chemins de randonnée plutôt que des routes, des stations scientifiques plutôt que des opérations d’abattage d’arbre, et des hôtels pour écotourismes plutôt que des maisons. En expulsant des communautés humaines établies depuis longtemps, en érigeant des hôtels à leur place, en enlevant des espèces indésirables et en supportant d’autres espèces préférables, en creusant des puits pour abreuver la faune sauvage et en imposant une gestion des feux qui implique contrôles et feux préventifs, nous créons des parcs qui ne sont pas moins des constructions humaines que Disneyland.

La pratique employée par la conservation d’acheter des lieux spéciaux menacés par le développement est largement vue comme une pratique innocente et sans controverses. En vérité, depuis 30 ans le mouvement mondial de la conservation a été en proie à une controverse à propos de sa responsabilité dans l’expulsion de peuples indigènes de leurs terres lors de la création de parcs ou de réserves.14 La protection moderne de la prétendue nature implique souvent la réinstallation d’un grand nombre de personnes, trop souvent sans aucune compensation pour la perte de leurs maisons, terrains de chasse et terres agricoles.

En 2009, le journaliste d’investigation Mark Dowie, maintenant professeur de journalisme à University of California, à Berkeley, publiait Conservation Refugees (« Les réfugiés de la conservation ») qui estimait, « Environ la moitié des terres sélectionnées pour la protection par le mouvement mondial de conservation au cours du siècle étaient soit occupées soient régulièrement utilisées par des peuples indigènes. En Amérique, ce chiffre dépasse les 80%. ».15 Les estimations vont de 5 à 10 millions de personnes déplacées par la conservation durant le siècle dernier, et un professeur de la Cornell University estime même que 14 millions de personnes ont été déplacées par la conservation en Afrique uniquement.16

Au début des années 1990, des groupes autochtones se sont exprimés contre ces expulsions à différents forums, y compris au Sommet de la Terre des Nations Unies à Rio. En conséquence, les groupes de conservation se sont engagés à respecter et à travailler avec les communautés vivant dans ou autour des aires protégées. Au cours des années qui suivirent, les organisations de conservation travaillèrent en priorité avec des organisations locales indigènes, dans des « réunions des parties intéressées », de la « conservation communauté centrée » et du « développement durable ». De superbes photos de personnes autochtones ont commencé à orner les rapports annuels et les brochures sur papier glacé de collecte de fonds des groupes de conservation. Mais en 2004, les conflits avaient seulement augmenté. Ce printemps-là, le International Forum on Indigenous Mapping a donné lieu à une déclaration signée par tous les 200 délégués que « les activités des organisations de conservation représentent aujourd’hui la plus grande menace pour l’intégrité des terres autochtones. »17

Dans de nombreux endroits du monde, les parcs sont devenus anathèmes à la conservation. Prenons la tentative de créer un parc national à Mburo en Ouganda, en 1982. Au nom de la protection de la faune sauvage, le gouvernement expulsa violemment des milliers d’hommes, femmes et enfants des environs du futur parc, sans compensation. L’expulsion s’est avérée contre-productive. En 1986, un nouveau gouvernement encouragea les réfugiés de la conservation à réinvestir leurs anciens territoires, ce qu’ils firent : ils massacrèrent la faune et vandalisèrent les installations des parcs en représailles.18

En Indonésie, toutes les majeures ONG de conservation ont investi massivement pour endiguer le flot de la déforestation et le déclin d’espèces emblématiques comme l’orang-outan. En conséquence, le pays a maintenant de nombreuses zones protégées. Mais vous ne le sauriez jamais si vous aviez à les visiter parce que ces zones sont très fortement exploitées pour le bois. Les analyses quantitatives des taux de déforestation à l’aide de l’imagerie par satellite révèlent que la perte de forêt est beaucoup plus importante à l’intérieur de forêts indonésiennes protégées que dans les forêts gérées pour le bois par les communautés locales.19

Les organisations de conservation contrecarrent ces exemples en disant que les déplacements de population sont de vieilles nouvelles. Ils soulignent qu’ils ont appris des erreurs du passé. Aujourd’hui, la plupart des ONG de conservation ont des politiques de meilleures pratiques visant à protéger les droits des communautés locales, et les ONG de conservation sont de plus en plus l’embauche de chercheurs en sciences sociales et d’anthropologues qui intègrent les populations autochtones dans leurs stratégies de conservation .

Mais la conservation sera controversée tant qu’elle restera si étroitement fixée sur la création de parcs et de zones protégées, en insistant, souvent injustement, que l’on ne peut pas faire confiance aux populations locales pour prendre soin de leurs terres. Dans son livre de 2005, Collapse (« Effondrement »), le célèbre géographe Jared Diamond a affirmé que les habitants de l’île de Pâques tombèrent dans le cannibalisme après avoir coupé sans réfléchir le dernier de leurs arbres – une parabole pour la surutilisation des ressources par une humanité à faible portée de vision.20 Mais Diamond a mal compris l’histoire. C’étaient les effets combinés d’une espèce invasive – un rat polynésien qui mange les graines – et les raids des esclavagistes européens qui détruisirent le peuple de l’île de Pâques, pas leur gestion à courte portée des ressources naturelles.21

2.
Alors que la conservation devenait une entreprise mondiale dans les années 1970 et 1980, la justification du mouvement pour sauver la nature se décala des valeurs spirituelles et esthétiques pour se concentrer sur la biodiversité. La nature était décrite comme vierge, fragile et sensible au risque d’effondrement par trop d’utilisation et d’abus par les humains. Et en effet, il y a des conséquences quand les humains convertissent des paysages pour miner, couper du bois, faire de l’agriculture intensive, du développement urbain, ou quand des espèces clés ou des écosystèmes disparaissent.

Mais les écologistes et les biologistes de la conservation ont grossièrement exagéré la fragilité de la nature, faisant souvent valoir que lorsqu’un écosystème est perdu, il l’est pour toujours. Quelques écologistes suggèrent que si une seule espèce est perdue, un écosystème dans son ensemble peut être en passe de s’effondrer, et que si trop de biodiversité est perdue, le vaisseau spatial Terre va commencer à se désintégrer. Toutes modifications, de l’expansion de l’agriculture, à la destruction de forêts tropicales ou des changements de cours d’eau, ont été peintes comme des menaces pour le fonctionnement interne délicat de notre écosystème planétaire.

Le thème de la fragilité remonte, au moins, jusqu’à Rachel Carson, qui a écrit plaintivement dans Silent Spring (« Printemps silencieux ») sur le réseau délicat qu’est la vie, et qui a averti que la perturbation que l’équilibre intrinsèque de la nature pourrait avoir des conséquences désastreuses. 22 Al Gore proposa un argument similaire dans son livre de 1992, Earth in the balance (« La terre sur la balance »).23 Le Millenium Ecosystem Assessment de 2005 a également sombrement mis en garde que, bien que l’expansion de l’agriculture et d’autres formes de développement aient été extrêmement positives pour les pauvres, la dégradation des écosystèmes était simultanément en train de mettre les systèmes dans un risque d’effondrement.24

Le problème de la conservation est que les données ne confirment tout simplement pas l’idée d’une nature fragile à risque d’effondrement. Les écologistes savent maintenant que la disparition d’une espèce ne conduit pas nécessairement à l’extinction d’aucune autre, et encore moins de toutes les autres dans le même écosystème. Dans de nombreux cas, la disparition d’une espèce autrefois abondante peut être sans conséquence pour les fonctions des écosystèmes. Le châtaignier d’Amérique, autrefois un arbre dominant dans l’est de l’Amérique du Nord, a disparu par une maladie étrangère, mais l’écosystème forestier n’en a étonnamment pas été affecté. La tourte voyageuse, autrefois si abondante que ses migrations de masse assombrissaient le ciel, s’est éteinte tout comme d’innombrables autres espèces, de la Rhytine de Steller au dodo, sans effets catastrophiques, voire même mesurables.

Ces histoires de résilience ne sont pas des exemples isolés – un examen approfondi de la littérature scientifique a identifié 240 études d’écosystèmes subissant une perturbation majeure telles que la déforestation, l’exploitation minière, les déversements de pétrole, et d’autres types de pollution. L’abondance des espèces végétales et animales ainsi que d’autres mesures des fonctions de l’écosystème ont été recouvré, au moins partiellement, dans 173 (72%) de ces études. 25

Tandis que la couverture forestière mondiale continue de baisser, elle est en hausse dans l’hémisphère nord, où la «nature» est de retour dans les anciennes terres agricoles.26 Quelque chose de similaire est susceptible de se produire dans l’hémisphère sud, après que les pays pauvres atteignent un niveau de développement économique similaire. Un rapport de 2010 a conclu que les forêts tropicales qui ont repoussé sur des terres agricoles abandonnées avaient entre 40% et 70% des espèces de la forêt originale.27 Même les orangs-outans indonésiens, dont on a longtemps pensé qu’ils n’étaient capables que de vivre dans les forêts vierges, ont été trouvé dans des nombres surprenants dans les plantations de palmiers à huile et sur des terres dégradées.28

La nature est si résiliente qu’elle peut récupérer rapidement des perturbations humaines les plus importantes. Autour des installations nucléaires de Tchernobyl, qui fondirent en 1986, la faune sauvage est revenue malgré les hauts niveaux de radiation.29 Dans l’atoll de Bikini, le site de plusieurs tests de bombes nucléaires – incluant la bombe à hydrogène de 1954 qui a fait bouillir l’eau de la zone-, le nombre d’espèces de coraux a en fait augmenté par rapport à la période précédant les explosions.30 Plus récemment, l’épanchement massif de pétrole dans le golfe du Mexique a été dégradé et consommé par une bactérie à un taux remarquablement rapide.31

Aujourd’hui, des coyotes errent dans le centre-ville de Chicago, des faucons pèlerins étonnent les habitants de San Francisco lorsqu’ils plongent depuis les gratte-ciels pour capturer les pigeons qui feront leur prochain repas. Alors que nous détruisons des habitats, nous en créons des nouveaux : dans le sud-ouest des États-Unis, une espèce rare de salamandre semble s’être spécialisée pour vivre dans les réservoirs de bétail – jusqu’à maintenant, elle n’a pas été trouvée dans d’autres habitats.32 Des livres ont été écrits sur l’effondrement de la morue dans le Georges Bank, mais des données de chalut récent montrent que la biomasse de morue a récupéré jusqu’aux niveaux datant d’avant son effondrement.33 Il est peu probable que des livres vont être écrits sur cette récupération, car elle ne correspond pas aux attentes d’une audience en quelque sorte accro aux histoires d’effondrement et d’apocalypse environnementale.

Même ce symbole classique de la fragilité – l’ours polaire, apparemment échoué sur un bloc de glace fondant sous ses pieds – pourrait avoir une bonne chance de survivre au réchauffement climatique si l’environnement changeant continue d’augmenter les populations et d’agrandir les aires de distributions nordiques des phoques et des phoques du Groenland. Les ours polaires ont évolué des ours bruns il y a 200 000 ans, pendant une période de refroidissement dans l’histoire de la Terre, développant une diète carnivore spécialisée sur les phoques. Ainsi, le sort des ours polaires dépend de deux tendances opposées – le déclin de la banquise et l’augmentation potentielle des proies riches en énergie. L’histoire de la vie sur Terre est celle d’espèces évoluant pour profiter d’un nouvel environnement, prenant le risque que l’environnement change encore par la suite.

L’idéal de la nature vierge (« wilderness ») suppose qu’il y a des parties du monde intouchées par l’humanité, mais aujourd’hui, il est impossible de trouver un endroit sur Terre qui ne soit pas marqué par l’activité humaine. La vérité est que les hommes ont eu un impact sur leur environnement naturel pendant des siècles. La nature sauvage chérie par les écologistes – “sans entraves imposées par l’homme»34 – n’a jamais existé, du moins pas dans les mille dernières années, et sans doute encore plus. (Plus sur les découvertes récentes à ce sujet : Humans have shaped Earth for millenia)

Les effets de l’activité humaine sont visibles aux quatre coins de la Terre. Les poissons et les baleines des lointains océans Arctiques sont contaminés par les pesticides. Le cycle de l’azote et le cycle de l’eau sont maintenant dominés par les humains – les activités humaines produisent 60% de l’azote fixé déposé sur les continents chaque année, et elles s’approprient plus de la moitié des ruissellements d’eau douce.35 Il y a maintenant plus de tigres en captivité que dans leur habitat naturel. Au lieu de s’approvisionner en bois dans les forêts naturelles, nous récupèrerons probablement en 2050 les trois quarts de nos besoins en bois depuis des fermes à bois intensivement gérées. L’érosion, les intempéries et les glissements de terrain étaient autrefois les premiers moteurs du déplacement de terre et de roches ; aujourd’hui les humains rivalisent ces processus géologiques avec l’ouverture de routes et des projets de construction massifs.*36 Partout autour du monde, la combinaison du changement climatique et des espèces exotiques a créé une richesse de nouveaux écosystèmes catalysés par les activités humaines.

3.

Les scientifiques ont forgé un nom pour notre ère – l’Anthropocène – pour souligner le fait que nous sommes dans une nouvelle ère géologique dans laquelle les humains dominant chaque flux et cycle de l’écologie et de la géochimie de la planète. La plupart des gens à travers le monde (sans distinction de culture) accueillent les opportunités que le développement apporte pour améliorer les vies des communautés rurales pauvres. Au même moment, la dimension mondiale de cette transformation a renforcé l’intense nostalgie de la conservation pour une nature sauvage et un passé fait de nature vierge. Mais la poursuite des objectifs de la conservation pour préserver des îles d’Holocène dans l’âge de l’Anthropocène est à la fois anachronique et contre-productive.

Considérez le déclin des orangs-outans, qui a été largement attribué à la déforestation de leur habitat naturel. De récentes études sur le terrain montrent que les humains tuent les orangs-outans pour la viande ou les primes à des taux bien plus importants que ce qui avait été soupçonné, et c’est cette pratique, et non pas la déforestation, qui pose la plus grande menace aux orangs-outans.37 Afin de sauver l’orang-outan, les biologistes de la conservation vont aussi devoir aborder le problème de l’approvisionnement en nourriture et la privation de revenus en Indonésie. Cela signifie que les biologistes de la conservation vont devoir considérer le développement  humain et « l’exploitation de la nature » pour les besoins humains, comme l’agriculture, alors même qu’ils cherchent à « protéger » la nature à l’intérieur des parcs.

La vision binaire de la conservation – croissance ou nature, prospérité ou biodiversité – a marginalisé ce problème dans un monde qui va bientôt ajouter au moins deux milliards de personnes à sa population mondiale. Dans le monde en développement, les efforts pour contraindre la croissance et protéger les forêts de l’agriculture sont injustes, sinon immoraux, quand ils sont destinés à 2.5 milliards de personnes qui vivent à moins de deux dollars par jour et à 1 milliard de personnes qui sont mal nourries.  En montant les gens contre la nature, les biologistes de la conservation créent une atmosphère dans laquelle les gens voient la nature comme une ennemie. Si les gens ne sont pas convaincus que la conservation est dans leur propre intérêt, ça ne deviendra jamais une priorité sociale. La conservation doit démontrer en quoi le sort de la nature et des gens sont profondément entrelacés – et ainsi offrir de nouvelles stratégies pour promouvoir la santé et la prospérité de chacun.

On n’a pas besoin d’être postmoderniste pour comprendre que le concept de Nature, opposé aux mécanismes physico-chimiques des systèmes naturels, a toujours été une construction humaine, modelée et conçue à des fins humaines. Ni l’idée que la nature sans les gens soit plus précieuse que la nature avec des gens ni le portrait d’une nature fragile ou féminine ne reflètent une vérité intemporelle, mais un schéma mental qui s’adapte à son époque.

S’il n’y a pas de nature sauvage, si la nature est résiliente plutôt que fragile, et si les humains font vraiment partie de la nature et ne sont pas des pécheurs originels qui ont causé notre bannissement de l’Eden, que devrait être la nouvelle vision de la conservation ? Il faudrait commencer par évaluer la force et la résilience de la nature, tout en reconnaissance les nombreuses façons dont nous en dépendons. La conservation devrait aussi chercher à supporter et à informer une bonne forme de développement – le développement par design, qui conserve à l’esprit l’importance que la nature a dans le succès des économies florissantes. Et elle utilisera les bons types de technologie pour améliorer la santé et le bien-être des natures humaines et non humaines. Au lieu de gronder le capitalisme, les écologistes devraient s’associer avec des entreprises dans un effort scientifique pour intégrer la valeur des bienfaits de la nature dans leur culture et leurs activités. Au lieu de poursuivre la protection de la biodiversité pour le bien de la biodiversité, une nouvelle conservation devrait s’efforcer de renforcer les systèmes naturels qui profitent au plus grand nombre de personnes, en particulier les pauvres. Au lieu d’essayer de restaurer des paysages lointains et emblématiques à des conditions préeuropéennes, la conservation permettra mesurera le succès de ses projets en grande partie par leur pertinence pour les gens, y compris pour les habitants des villes. La nature pourrait être un jardin – pas un qui soit soigneusement entretenu et rigide, mais un enchevêtrement d’espèces et d’espaces sauvages au milieu des terres utilisées pour la production alimentaire, l’extraction minière et la vie urbaine.

La conservation se tourne lentement vers ces directions, mais avec beaucoup trop de lenteur et avec un engagement insuffisant pour en faire les travaux de la conservation du 21e siècle. Le problème repose dans notre réticence et celle de nombreux riches partisans de la conservation, de jeter les vieux paradigmes.

Cette démarche implique que la conservation accueille des groupes marginalisés et diabolisés et qu’elle accepte une priorité qui a été un anathème pour nous pendant plus de cent ans : le développement économique pour tous. La conservation que nous obtiendrons en embrassant le développement et la promotion du bien-être humain ne sera certainement pas la conservation qui a été imaginée à ses débuts. Mais elle sera plus efficace et beaucoup plus largement soutenue, dans les salles de réunions et les bureaux politiques, ainsi que sur les tables de cuisine.
Rien de tout ceci ne plaide pour l’élimination des réserves naturelles ou pour arrêter à investir dans leur gestion. Mais nous devons reconnaître que la conservation basée seulement sur ​​les clôtures, les limites, et les endroits éloignés dont seules quelques personnes peuvent réellement avoir l’expérience, est une proposition perdante. Protéger la biodiversité pour elle-même n’a pas fonctionné. Une protection de la nature qui est dynamique et résiliente, qui est au milieu de nous plutôt que loin de nous, et qui soutient les communautés humaines – ce sont vraiment les chemins à prendre maintenant. Sans cela, la conservation va échouer en s’accrochant à ses vieux mythes.

 

Lectures complémentaires

“Conservation on a ‘Spoiled’ Earth,” The Breakthrough, Winter 2012

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