1

La science pour les pauvres

“L’argent, l’argeeeent, l’argeeent !”. Tel est le rut du chercheur, que l’on peut écouter dans les couloirs des organismes de recherche lors de la migration des ANRs. En effet, c’est le nerf de la guerre même et surtout dans la recherche scientifique. Il est vu comme un facteur important du succès d’un projet scientifique, et les universités les plus riches ne sont-elles pas celles qui produisent le plus d’articles scientifiques à impact majeur ?

Par exemple, Harvard est une entreprise dont le capital total a plafonné a 37 milliards de dollars et génère 3.8 milliards de dollars de revenus par an, tout en se positionnant comme une usine a prix Nobel. Un exemple local (en ce qui me concerne) est celui de l’Université McGill (Canada) qui génère 1 milliard de dollars par an tout en étant propriétaire du Mont St-Hilaire. Ces universités sont des acteurs économiques importants avec des capitaux impressionnants, ce qui permet de générer de la recherche scientifique de qualité.

L’importance des subventions se retrouve aussi dans l’emploi du temps des professionnels de recherche : Tom Roud disait récemment qu’il passait près d’un mois par an pour écrire des demandes de subventions.

Mais la capacité d’un projet à soulever des fonds est très dépendante de la discipline qu’il concerne [1] : et les chercheurs appartenant à des disciplines peu sexy (ou tout ceux qui n’arriveront pas à caser le mot “réchauffement climatique” dans leur projet de recherche) se triturent les neurones avec une question obsédante : comment réussir à faire de la science pour pas cher ?

Petit tour d’horizon des futures perspectives pour tous les Mac Gyver de la recherche, qui peuvent faire beaucoup avec un élastique et un couteau suisse.

Réduire les coûts avec l’open source

Si jamais vous sortez d’un séjour de 30 ans en forêt tropicale [2], sachez que le logiciel libre est un mouvement né de la rencontre des geeks avec l’esprit de communauté. Une des grandes réalisations de ce mouvement est le système d’exploitation Linux, plus performant que ses concurrents Windows ou Mac sous de nombreux égards. Tout a chacun peut construire sa propre distribution Linux (cf l’arbre phylogénétique des distributions), ou améliorer une distribution existante sans qu’il ne soit gêné par des lois castratrices pour la créativité.

2 conséquences majeurs : la gratuité, et la qualité : Il existe 4150 programmes à vocation scientifique sur sourceforge.net, et aucun d’entre eux ne demande un centime pour leur utilisation ou leur modification. D’autre part, toute personne étant encouragée à jouer avec le code et à le modifier à son goût, des tentatives de logiciels au départ lancées comme proof of concept peuvent être reprises et devenir de vrais programmes de qualité.

Dans cet esprit, de nombreux projets fleurissent de partout dans le monde pour sortir le concept de l’open source de l’informatique et l’appliquer à la fabrication de vrais objets, contournant le circuit des grands distributeurs commerciaux comme l’a fait l’open source en informatique 35 ans plus tôt.

On citera Open-source Ecology qui se propose de développer des plans de machines agricoles et les distribuer gratuitement par internet, ne laissant a l’agriculteur que le loisir de monter les pièces ensemble… Ikéa à la ferme, donc (applicable pour la recherche en agronomie ?).

 

 Le logo d’Open source ecology, et sa plus grande réussite, le LifeTrac

Comme le dit Zach Dwiel, “The most important part of Open Source Ecology is this idea that with a small amount of resources and a small amount of money, anybody should be able to create a high standard of living [...]“.

Remplacez living par research, et paf, vous obtenez de l’Open Research ou de l’Open Science, au choix. (Au passage, ces deux articles sont très jeunes : été 2011 pour le premier, mars 2012 pour le second !)

Les chercheurs nécessitant du matériel de terrain pour suivre des animaux (colliers GPS, télémétrie) ou des instruments de mesure fixes (pièges photographiques, télémètres, stations météos) peuvent aussi pousser la porte d’un FabLab (inventé par Neil Gershenfeld du MIT, conférence en dessous), sorte d’atelier libre ou chacun est convié a venir inventer l’objet dont il a besoin, assistés d’une foultitude d’outils professionnels.

Dans les outils du FabLab, on citera particulièrement les imprimantes 3d (open sources, comme la RepRap) qui intéressent les chercheurs en physique des matériaux, architectes, designers et même des chercheurs en biologie cellulaire, qui sont désormais capables de concevoir les outils dont ils ont besoin avec une précision de l’ordre du millimètre, comme des vaisseaux sanguins artificiels (en sucre !) dans le dernier cas. L’un des tout premiers FabLab s’est implanté au-delà du cercle polaire en Norvège et a permis a un éleveur de Rennes de construire des colliers GPS pour suivre son troupeau à la trace [3]. Le tout dans un esprit communautaro-geek joyeux, et avec le minimum de moyens toujours.

Juste pour le LOL : le célèbre site de téléchargements de torrents, thepiratebay.se, propose déjà de télécharger des plans d’objets physiques à construire soi-même ; les physibles ! En biologie, un équivalent du FabLab pourrait être la DIYbio, ou “Do It Yourself Biology“, un regroupement d’ateliers de biotechnologies permettant idéalement à toute personne intéressée de séquencer son propre génome ou de faire des OGMs. Le concept est tout jeune mais prometteur ! [5]

 Lever des fonds sans passer par les circuits traditionnels

Si vous n’avez pas besoin de matériel ou de logiciels, sourceforge.net et les FabLabs ne vous seront d’aucun secours, mais rassurez vous, les internetz viennent à la rescousse !

Il est désormais possible de lever des fonds par le biais d’une page internet, les visiteurs de la page web vous offrant quelques écus s’ ils jugent votre projet intéressant. Ce financement “par la foule”, ou crowdfunding, a fait beaucoup parler de lui principalement grâce au site Kickstarter et sa capacité à lever des millions (381 M$) lorsqu’il s’agit de jeux vidéos ou de gadgets Iphone, mais ce modèle s’applique aussi à la recherche ! Sur les sites petridish.org ou microryza.com, les chercheurs présentent leur projet par une petite vidéo et attirent les donateurs en proposant (ou pas) des petites récompenses, comme les résultats scientifiques en avant-première par exemple.

À voir aussi et toujours dans la famille des micro-paiements, voyez Flattr : un gestionnaire de micro-dons en lignes. Les micro-donations qui en découlent vous permettront de vous payer quelques cafés ou quelques tablettes de chocolat (ces dernières favorisant les probabilités d’obtenir un Nobel, cela semble un bon investissement !).

Obtenir des données à l’œil

7 milliards d’humains, dont 2.5 milliards avec un accès à internet, cela représente une source potentielle de données ou une puissance de calcul tout à fait hallucinante.

Il faut encore remercier les internetz, car ils connectent les chercheurs aux autres : acquérir des données, dépouiller des données ou traiter des données sont des opérations que peuvent accomplir avec brio nos conspécifiques. Une puissance qu’exploitent déjà de nombreux projets, et comme ce sujet a déjà été très bien traité chez Tom Roudsur le blog de Camille Roux et sur “Les poissons n’existent pas”, je vais me permettre de rester concis ;-)

1- Acquérir des données

- si vous faites de la biologie, utilisez la capacité de vos concitoyens pour compter/mesurer/placer géographiquement votre objet d’étude ! En France, l’observatoire participatif de vers de terre et plus globalement Vigie Nature utilisent le réseau des amateurs naturalistes pour obtenir des informations précises sur la distribution et l’abondance des espèces observées. Le site officiel déclare qu’il a collecté 1,5 millions d’heures d’observations pour des milliers d’observateurs ! Une manne providentielle pour de nombreux chercheurs. De nombreux autres programmes permettant à tous de fournir des informations sur la biodiversité de son propre jardin ou de sa ville sont également en place et génèrent des données, du vrai crowdsourcing donc.[pour en savoir plus : 4]

2- Dépouiller des données

Vous avez des tableaux avec des millions de colonnes, mais pas assez d’esclaves de stagiaires pour y passer au travers ? Qu’à cela ne tienne, faites le faire par les internautes !

- faites les fouiller dans des photos spatiales à la recherche d’éventuelles planètes comme PlanetHunter (et ça marche !)

- faites les fouiller dans d’autres photos spatiales à la recherche de galaxies avec GalaxyZoo ! (et ça marche aussi !)

- faites les aider la numérisation de livres anciens avec ReCaptcha

3- Utilisez les ordinateurs des autres

Une station de calcul coûte cher, et si j’étais juste un étudiant qui mange des pâtes (…no comment.) j’éviterais d’y claquer tout mon pécule gagné à la sueur de mes doigts (tapotant sur le clavier). Soyez malins, et parasitez les processeurs des autres !

- utilisez leur processeur pour détecter la présence d’extra-terrestres avec SETI@home (aujourd’hui hébergé sur BOINC)

- utilisez en fait leur processeur pour toute une foultitude d’applications (toujours sur BOINC), des maths à la géologie.. (une autre liste est disponible sur ce site immonde – champion du mauvais goût le mec-)

4- Utilisez la puissance des cerveaux des autres :

Ces projets exploitent la capacité intellectuelle des humains pour résoudre des problèmes complexes divers. Ils y parviennent en général de façon astucieuse, en transformant l’expérience en jeu avec un système de récompense, classement, scoring.

- en les faisant faire des maths avec le projet polymath (ultra haut niveau de geekitude, pour les nerds confirmés uniquement)

- en les faisant aligner des séquences d’ADN si vous faites de la phylogénie.

- en les faisant plier des séquences d’acides aminés en protéines avec le très célèbre FoldIT

Résumons les moyens de faire de la science-de-pauvres :

- utiliser au maximum des outils libres et gratuits, qui ont le potentiel d’être amélioré par une communauté active, que ce soient des logiciels ou des vrais objets palpables.

- monter un projet dans votre cave et le présenter à une communauté de donateurs, le crowdfunding.

- utiliser la communauté internet pour qu’elle vous refile des données, vous trie vos jeux de données, vous analyse vos données. Et il veut pas qu’on lui serve une ptite bière bien fraîche tant qu’on y est ?

D’ailleurs, on devrait se débrouiller pour que les gens écrivent eux même l’article, ce serait le top !

—-

Pour aller plus loin :

[1] : Le budget du CNRS en 3 clics

[2] : voir aussi les Stragglers, ces soldats de la seconde guerre mondiale qui ont capitulé 30 ans plus tard !

[3] : Pour en savoir plus sur les fablabs, voir ce chouette article

[4] : pour en savoir plus sur le crowdsourcing en biologie, lire le 11ème regard sur la biodiversité de la Société Française d’Écologie ou ce chouette article de Fish Don’t Exist

[5] : sur les jeunes DIYbio, voir cet article du Monde : http://internetactu.blog.lemonde.fr/2012/10/19/lessor-de-la-biologie-a-faire-soi-meme