Christophe Colomb, victorieux..

Le syndrome Christophe Colomb

ou aussi, “Notre incapacité chronique à reconnaître la part des autres espèces dans nos propres succès.”

Christophe Colomb, victorieux, touche le sol des Amériques après un voyage héroïque. Il va apporter la civilisation aux tribus incultes restées à l’âge de pierre. Cette gravure dont l’auteur est inconnu est représentative de la vision traditionnelle de la colonisation de l’Amérique : l’image de l’Européen instruit qui apporte la civilisation aux tribus sauvages est un classique de nos livres d’histoires.
Elle véhicule une classification hiérarchique des humains par le niveau de développement technologique : homme urbain > homme agriculteur >> primitifs chasseurs-cueilleurs. L’histoire de la colonisation se résume à la victoire logique de l’étape suivante de l’évolution -l’homme ingénieux “évolué” (notez bien les guillemets partout)- sur les états primitifs (les chasseurs-cueilleurs bouseux).

Pourtant, l’histoire de la conquête des Amériques par le niveau de “civilisation” est avant tout un gros fantasme. Même si Colomb et ses marins ont profité d’un niveau avancé de technologie pour atteindre le nouveau continent (maîtrise de l’ingénierie navale, de techniques avancées de navigation), celui-ci n’est ni nécessaire ni suffisant pour atteindre des continents éloignés : des Vikings avaient installés une colonie à Terre-Neuve 500 ans avant Colomb bien qu’ayant une technologie limitée (technologie pas nécessaire), et la flotte de l’amiral Zheng He – 60 vaisseaux de 120m de long (la flotte du trésor), 240 autres bateaux d’accompagnement, le top de l’époque – n’a jamais atteint la côte Pacifique des Amériques, probablement pour des raisons politiques (technologie pas suffisante).

Zheng He

“Ce n’est pas la taille du bateau qui compte, c’est comment on navigue sur l’océan.”

“Bon certes, mais une fois que les Espagnols sont arrivés en Amérique, ils ont quand même mis la misère aux Amérindiens par la puissance de leurs armes à feu, genre PEW PEW TAKATAKATA PEWPEW”.

Cette idée n’a plus cours non plus: on sait maintenant que la colonisation des Amérindiens a surtout été une victoire d’ordre microbiologique. En effet, les colons européens avaient apporté avec eux de nombreuses maladies inconnues du nouveau continent, et l’épidémie a ravagé les populations amérindiennes. Les estimations du nombre de morts varient énormément, entre 50% et 90% de la population du continent aurait disparu à la suite des épidémies de variole, typhus et autres cadeaux biologiques européens. Si on s’accorde, comme une bonne majorité de chercheurs aujourd’hui, à une population précolombienne de 50 millions de personnes, on peut estimer un bilan entre 25 et 45 millions de cadavres, sans qu’aucun coup de feu n’eût besoin d’être tiré (pas de pewpew-takatakata donc). On peut se douter que sans cette épidémie, les 15 millions d’Aztecs badass ne se seraient pas tranquillement laissé envahir par quelques Européens miteux, fatigués par le voyage et rongés par la dysenterie, tout armés de fusils qu’ils aient pu être. Il semble que dame Nature ait offert un coup de pouce conséquent aux Européens dans leur projet de colonisation de ce continent, sous la forme d’une flopée de micro-organismes moyennement sympathiques.

Aztecs avant et après l’épidémie de variole. Le dessin est issu du fol.54 du Livre XII du Codex Florentin, le compendium du 16e siècle, qui rassemble des informations sur l’histoire des Aztecs et Nahuas, collectées par Fray Bernardino de Sahagún, mais je crois que franchement, on s’en fout un peu là.

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Aujourd’hui, le mythe du colon héroïque est enterré, l’image de Christophe Colomb a bien changé, au point d’en devenir un  même internet, et on reconnait une richesse culturelle aux peuples chasseurs-cueilleurs. Nous avons appris cette leçon, et pourtant nous continuons toujours à fabriquer des histoires sur notre passé, en insistant constamment sur les capacités phénoménales de notre intelligence pour “progresser”. En particulier, il nous semble difficile de reconnaître honnêtement l’effet des nombreux coups de pouce qui ont été offerts par certaines espèces tout le long de notre histoire évolutive, et c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome “Christophe Colomb”.

Résumons : [-500 ans] La conquête des continents par les Européens est moins une histoire de technologie que de microbiologie.

On vient de le voir, la colonisation des continents par les Européens au 15e et 16e siècles a été facilitée par le fait que les Européens possédaient plus de microbes que les populations qu’ils envahissaient. La thèse de Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés est que ces microbes sont principalement issus

  1. des échanges commerciaux historiques avec l’Asie (la peste noire, qui a tué entre 30% et 50% de la population européenne au 14e siècle nous est venu du Hubei, sympa merci les mecs)
  2. de l’élevage intensif en Europe qui favorise les échanges microbiologiques entre bétail et humains.

Diamond explique très bien que les échanges de maladies en Eurasie (axe est-ouest) étaient plus faciles qu’en Amérique (axe nord-sud), limitant les échanges de saloperies contaminantes et donc, l’immunisation progressive des populations au fur et à mesure des épidémies. Mais surtout, les Amérindiens n’avaient pas d’élevage intensif parce que la faune ne s’y prêtait pas vraiment : sur les 5400 mammifères du monde, seulement 14 ont été domestiqués, car eux seuls possédaient les caractéristiques de départ permettant ensuite cette sélection progressive des caractères morphologiques (plus de laine / plus de viande / plus de lait) ou comportementaux (docilité). Diamond liste très bien tous ces attributs de départ qui ont rendu possible la domestication, donc : lisez le bouquin. Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt de démonter la vision classique selon laquelle la domestication des espèces -puis l’agriculture et donc en fait toute la civilisation technologique qui s’appuie dessus- est un coup de génie, un truc rendu possible par les extraordinaires compétences du cerveau humain.

[-10 000 ans] La naissance de l’agriculture grâce à la domestication est moins une histoire de planification intelligente que la chance d’être tombé sur les bonnes espèces.

Comme le dit clairement le titre d’un ouvrage de V. Gordon Childe, grand archéologue du début 20e, Man makes himself (l’homme se crée lui même) ! Dans ses thèses, les humains ont pu domestiquer les espèces végétales (blé) et animales (vaches) du croissant fertile parce qu’ils possédaient des compétences d’éleveur et d’horticulteurs. On n’est pas en train de parler de n’importe quel primate là, on parle d’un primate qui est assez malin pour prendre une plante / un animal, et anticiper la tronche qu’icelui ou icelle aura dans 3000 ans, après un processus de sélection intensif. Oui farpaitement. Quand on voit la tête qu’ont parfois les plantes avant le processus de sélection, on a du mal à y croire quand même.

Teosinte vs mais

Téosinte (ancêtre sauvage) VS Maïs (après un processus de sélection intensif). Clique sur l’image pour en savoir plus mieux bien.

On peut commencer par réfuter cette idée en expliquant que la domestication est “juste” un phénomène de sélection d’un caractère précis d’un organisme donné par un autre organisme. Les fourmis font ça depuis 25 millions d’années dans leur termitière, où elles élèvent un champignon symbiote hautement spécialisé qu’elles cultivent. Cet exemple montre que l’on peut obtenir une espèce domestiquée sans avoir un système nerveux très complexe.

On peut continuer en expliquant que le temps qu’a duré le processus de domestication ne colle pas avec un processus planifié. En effet, de nombreuses expériences ont été faites pour mesurer à quelle vitesse l’on pouvait domestiquer une espèce sauvage, c’est-à-dire changer ses traits morphologiques et physiologiques pour qu’elle réponde à des besoins humains : l’expérience de la ferme aux renards, en URSS, a montré qu’il suffisait de 50 ans pour transformer génétiquement des renards gris de Sibérie en petites peluches trop mimimimignones. Autant dire que les centaines/milliers d’années qu’on prit nos ancêtres pour domestiquer les espèces dont nous nous nourrissons aujourd’hui ne sont pas vraiment révélateurs d’une planification intensive.

Ceci dit, j’enfonce des portes ouvertes, on sait depuis longtemps que la domestication est un processus “aveugle”, au moins les premiers temps. On sait aussi qu’une part consciente est intervenue après, lorsque des personnes ayant un peu la main verte se sont ensuite amusées à faire de l’élevage sélectif, et c’est ce qui s’est produit par la suite pour de nombreuses espèces (chez les pigeons c’est tout simplement hallucinant). Mais vu l’importance qu’a eue l’agriculture dans notre histoire, ça ne peut pas être mauvais d’insister un peu sur l’aspect contingent de cette histoire. Les bonnes espèces, remplissant les bons critères, ont fréquenté pendant assez longtemps nos ancêtres, dans des conditions climatiques favorables, etc. Sur 250 000 espèces de plantes à fleurs, l’homme en a domestiqué… une poignée, celles qui remplissaient les critères de départ. Est-ce vraiment une histoire d’intellect ?

On peut aussi poser la question d’une autre façon : aurait-il été possible que, dans les mêmes circonstances, nos cousins du genre Homo comme l’homme de Neandertal, l’homme de Denisova ou Homo erectus eussent pu eux aussi domestiquer ces espèces ? Autrement dit, est-ce qu’Homo sapiens est vraiment plus malin que l’ont été ses cousins ?

(et hop transition, incroyable, mais quel talent, mes enfants je vous le dis, c’est beau.)

[~ -30 000 ans] Le succès d’Homo sapiens par rapport à ses cousins n’est probablement pas dû à son intellect, mais plutôt à d’autres trucs. Encore inconnus. Et ça ne va pas être facile à savoir.

Homo sapiens (nous) semble être apparu il y a 200 000 ans de cela, quelque part en Afrique de l’Est. Tout le long de son histoire évolutive, il a vécu en compagnie d’autres membres du genre Homo. Les résultats les plus récents (2013) montrent que les relations avec ces cousins étaient parfois intimes, puisque certaines populations humaines actuelles possèdent jusqu’à 6% de leur ADN qui leur vient de ces cousins. Dans la famille, il y avait Néandertal, l’homme de Florès, Homo sapiens idaltu, Denisova (un petit dernier) et Erectus (dans l’hypothèse où ils ont été contemporains de Sapiens).

Ils sont tous dead, archi-dead. Et la question se pose de savoir : pourquoi ? Pas facile de savoir. On peut quand même observer certaines choses :

  • les Homo contemporains de nos ancêtres avaient des boîtes crâniennes au moins aussi remplies que les nôtres
    Espèces Taille adulte(m) Volume cérébral(cm³)
    H. erectus 1,8 1100
    H. heidelbergensis 1,8 1100 — 1400
    H. neanderthalensis 1,6 1200 — 1900
    H. sapiens 1,4 — 1,9 1000 — 1850


  • ces espèces étaient adaptées de longue date à leur environnement. Erectus était présent en Asie depuis 1,8 million d’années, et Neandertal était en Europe depuis 300 000 ans environ.

Autant dire que nos ancêtres ont du trouver des populations confortablement installées dans ces régions lorsqu’ils y sont arrivés à leur tour il y a respectivement 50 000 ans pour l’Asie et 40 000 ans pour l’Europe. Le mystère de leur disparition a provoqué les chercheurs, qui ont proposé plusieurs hypothèses pour le résoudre.

Une femme Neandertal… une FEMME Néandertal ?? Tout d’un coup j’ai comme un doute sur l’hypothèse de l’hybridation…

L’hypothèse qui me plait le plus est celle de l’extinction par hybridation : dans cette hypothèse, les Néandertaliens font des bébés avec bonheur avec les nouveaux arrivants Sapiens, ce qui produit des petits hybrides. Le problème c’est que la population de Sapiens est plus grande que celle de leurs cousins (on y revient tout de suite). Le résultat de cette différence démographique est la disparition de la population de Néandertaliens “purs”, au profit (mais je suis sûr qu’ils en étaient très tristes) des Sapiens et des hybrides. (L’article original qui le démontre. L’extinction par hybridation est une cause très bien connue d’extinction d’espèces, d’ailleurs).

Mais la vraie question que vous vous posez c’est “pourquoi nos ancêtres étaient plus nombreux ?”.

Mon hypothèse préférée est la suivante : les humains possédaient un animal de compagnie : le chien. Les dates pour la domestication divergent pas mal, mais on retrouve des crânes qui ressemblent à ceux de chiens datés de 30 000 ans. Autrement dit, il est plausible que les Sapiens aient eu des toutous comme compagnons au moment où ils batifolaient dans les buissons avec les Néanderthaliens. Un chien c’est comme un couteau suisse : ça permet d’augmenter ses performances à la chasse, ça sert aussi à traîner des travois lors de voyages, et à se défendre contre des gros prédateurs comme les lions ou les ours. Avec leurs populations boostées par des amis canins, ils auraient eu un avantage écologique énorme pour prospérer et … inconsciemment diluer la population de leurs cousins adorés.

Ceci n'est PAS un chien préhistorique.Ceci n’est PAS un chien préhistorique.

Autre chose, ces cousins nous auraient laissé un cadeau en partant : un chouette allèle immunitaire (au doux nom de HLA-C*0702) qui nous aurait rendu pas mal de services dans la résistance aux maladies. Vous voyez ? Là aussi, notre succès est moins dû à notre formidable intelligence qu’au coup de pouce de deux autres espèces : les chiens, et nos cousins néandertaliens. Et je parie que d’ici les prochaines années, on va découvrir de nouveaux gènes sous sélection (= utiles) qui sont issus d’une hybridation avec des cousins disparus…

Il ne faut pas retenir que les paléoanthropologues ou les historiens se trompent systématiquement. Non, le job de la science est bien justement de se tromper le plus souvent possible : on explore l’espace des explications possibles et on réfute celles qui ne marchent pas. En fait, on fonctionne en comparant les théories ensemble : pour qu’une nouvelle théorie s’impose, il faut qu’elle challenge les précédentes, et les écrase dans un combat jusqu’à la mort. Bon en pratique, c’est plutôt jusqu’à ce que meurent les partisans de l’ancienne théorie : Max Planck disait qu’un changement de paradigme scientifique était avant tout un changement de génération. Bref, “la science avance une funéraille à la fois”.

Non, ce qu’il faut plutôt retenir, c’est que dans les hypothèses de départ proposées pour expliquer les grandes étapes de notre histoire évolutive, on oublie systématiquement le rôle des autres espèces dans les épisodes évolutifs de l’humanité, en racontant au final notre histoire comme celle d’une espèce qui se serait spontanément créée d’elle-même. C’est le syndrome Christophe Colomb : on aime beaucoup les histoires de héros, et les héros ne se font pas aider par des bactéries, c’est très mal vu dans leur profession.
En reconnaissant que d’autres espèces aient pu nous modeler, et nous permettre d’arriver à la prospérité démographique actuelle de l’espèce humaine, en se disant qu’on ne s’est pas fait tout seul en écrasant les autres par notre talent inné, on fait un premier pas dans la reconnaissance de notre dépendance aux autres organismes vivants.

Et ça, ça ressemble fortement à ce que j’appelle une bonne idée.