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Mélanine et racisme scientifique

(suite de l’article Cuir, Moustache et Mélanine)

Chercher à justifier des opinions personnelles avec une argumentation scientifique peu rigoureuse, c’est mal et contraire aux principes fondamentaux de la science. Mais c’est encore pire si il s’agit d’arguments racistes ! Par le passé, de nombreuses pseudos-sciences ont voulus prouver l’existence de différences d’intelligence entre les différentes populations humaines, et le 19ème siècle est plein d’exemples hallucinants de tentatives de ce types : les partisans de la craniométrie, de la physiognomie et de la phrénologie ont tenté de hiérarchiser les “races” humaines en fonction de la morphologies de leurs crânes, ou de détecter les criminels et les prostituées dès le berceau en mesurant la taille de leurs arcades sourcilières. [1] Bon, mais tout ça c’est du passé, le racisme en science c’est terminé…

Pas du tout ! En juin 2012, J. Philippe Rushton et Donald I. Templer ont commis un odieux article intitulé “Do pigmentation and the melanocortin system modulate aggression and sexuality in humans as they do in other animals?“. C’est le moment de s’amuser un peu et de sortir l’artillerie lourde.

En préambule, il faut savoir que les deux auteurs sont célèbres pour leurs positions hardcore-racistes-kluxkluxklanesques. Rushton était un professeur de psychologie canadien, mort en octobre dernier. Il est devenu très connu par son livre “Race, Evolution and Behaviour” -un livre qui tente d’appliquer la sélection r/K à l’espèce humaine- et participait allégrement à des conférences dont le but était de défendre “l’héritage Judéo-Chrétien Américain et l’identité européenne“. À l’occasion d’une de ces conférences, il a notamment proposé que “l’islam n’était pas un problème culturel, mais aussi génétique“. Son homologue, Templer écrit régulièrement pour l’American Renaissance, un mensuel raciste qui ouvre ses pages à toutes sortes de joyeux drilles : eugénistes, membres du Klu Klux Klan, neo-nazis, négationnistes de la Shoah… A l’occasion d’une conférence tenue par ce mensuel en 2004, il déclarera quand même « If blacks score low on an intelligence test, I would say that constitutes powerful evidence for its validity. [...] (Black prisoners) need 60 hours a week of work therapy. That would give them less time for manufacturing alcohol and weapons, trafficking drugs, and giving each other AIDS. »

Maintenant que nous connaissons les personnages, passons à l’article.

Dans un billet précédent nous avons vu que chez certaines espèces, il existe une corrélation entre les différences de couleur liée à la mélanine et les différences de comportement, et que c’est dû à la pléiotropie d’un gène “proprioomelanocortine” (POMC), clairement démontrée dans un article important : celui de Ducrest et al. 2008. Un effet stupéfiant de ce gène est qu’il rend à la fois les individus plus sombres mais aussi plus agressifs, plus sexuellement actifs, etc. Cette pléiotropie a été très bien documentée chez les oiseaux, mais chez les mammifères c’est pas la joie : sur les 48 espèces où une telle corrélation a été observée, on ne compte que 3 mammifères : les lions, les cerfs de virginie, et les moutons de l’archipel de St-Kilda, en écosse.

À chaque fois, la couleur du pelage est un signal pour un comportement général. C’est important : cela signifie que cette corrélation est probablement sous sélection sexuelle (syndrome cuir-moustache), les individus pouvant s’apparier entre eux pour des préférences comportementales et inférer le profil du partenaire grâce à la coloration en mélanine. Autrement dit, en choisissant les plus sombres, ils savent qu’ils choisissent aussi les plus agressifs.

J’insiste en citant Ducrest et al. 2008 : «Le fait que la coloration mélanique est souvent associée avec d’autres traits phénotypiques a d’importantes implications pour les études sur la sélection sexuelle. En effet le choix préférentiel pour des individus plus sombres ou plus clairs pourrait refléter un choix préférentiel pour la coloration et/ou pour l’un des traits phénotypiques associés.»

The fact that melanin-based coloration is frequently associated with other linked phenotypic traits has important implications for studies of *sexual selection*. Thus, preferential choice for lighter or darker individuals might reflect preferential choice for coloration and/or any of the other associated traits.”
Les deux psychologues se proposent de tester cette théorie chez l’homme en comparant “les gens de descendance Africaine” et ceux “de descendance Européenne” pour voir si les humains les plus sombres sont les plus agressifs et les plus actifs sexuellement, en prenant les crimes violents comme indicateur principal d’agressivité et la fréquence des actes sexuels ou (!) les maladies sexuelles comme indicateurs d’activité sexuelle. Citons quelques passages particulièrement hallucinants:

« In violent crimes per 100,000 people, the rate for African countries was 149; for European, 42; and for Asian, 35. These results are similar to those carried out on other data sets from INTERPOL and the United Nations. They show the Black overrepresentation in violent crime to be a worldwide phenomenon.»

«The Black–White difference in HIV/AIDS is found worldwide with high levels in sub-Saharan Africa, for example, Botswana (24.8%), South Africa (17.8%), Zambia (14.6%) and Zimbabwe (14.3%) (CIA World Factbook, 2010). »

«In another study [référence non incluse], White Americans reported more sex guilt than Black Americans and that sex had a weakening effect. Blacks said they had casual intercourse more and felt less concern about it than Whites.»

source

L’envie est forte de crier au racisme, mais nous sommes entre gens civilisés et nous allons jouer selon les règles, en critiquant point par point l’argumentation de ce torchon. Gentleman attitude.

1- Premièrement, les auteurs négligent de prendre en compte ce qu’on sait déjà sur la génétique de la mélanine chez l’homme, et c’est la plus grosse lacune dans leur démarche. Dans le modèle de Ducrest, la corrélation entre comportement et couleur n’existe que si le gène responsable de la production mélanine est MC1R, car celui ci est activé en même temps que ses copains qui EUX influent sur le comportement. Les auteurs partent du principe que ça fonctionne aussi comme ça chez l’homme.

Dommage pour eux, car on sait que chez l’homme il y a jusqu’à 8 gènes qui interviennent dans la couleur de la peau [2]. Ils s’appellent TYR, OCA2, TYRP1, SLC45A2, MC1R, DCT, SILV et SLC24A5 et leurs effets sur la couleur de la peau ne sont pas “simples” : ces gènes sont en interactions complexes entre eux et leurs mutations ne mènent même pas toujours à de l’albinisme. En d’autres termes si l’un des gènes de ce groupe est non-fonctionnel, d’autres peuvent le remplacer. Comme le disent Ducrest et ses collaborateurs, « human populations are therefore not expected to consistently exhibit the associations between melanin- based coloration and the physiological and behavioural traits reported in our study»

Plus grave : le fameux gène MC1R (dont les auteurs voudraient bien qu’il soit responsable de la couleur noire de la peau) est en fait responsable chez l’homme de la couleur rousse des cheveux et de la pâleur de la peau. La vraie question serait donc : “les roux sont-ils plus agressifs ?;)

Et pour enfoncer le clou, les gènes responsables de la couleur claire de la peau ne sont pas les mêmes entre les européens et les asiatiques. Impossible donc d’appliquer le modèle de Ducrest, Keller et Roulin.

2- En admettant qu’il puisse y avoir une corrélation “couleur de la peau /comportement” qui ne soit pas dûe au système cité plus haut, il faudrait pouvoir le tester en comparant deux populations bien définies (homogènes génétiquement), différentes pour la couleur de la peau. Ce n’est pas du tout ce que font les auteurs, car ils basent toute leur argumentation sur des classifications folkloriques qui n’ont pas de sens [3] : A quelle population est censée correspondre la catégorie “américains de descendance africaine”, sachant qu’on sait que ses représentant sont issus  d’un énorme brassage génétique, avec en moyenne 20% de gènes d’origines européenne ?

Les diverses origines des esclaves africains

D’autre part il existe plus de diversité génétique chez l’homme en Afrique que n’importe où ailleurs dans le monde , et les premiers afro-américains issus de la traite des noirs provenaient eux même de nombreuses régions.

Les “afro-américains” ne sont donc pas une population définie au sens génétique, ce qui est un peu embêtant quand on base son argumentation sur une origine génétique du trait que l’on étudie.

3- Ils comparent des “populations” différentes pour attester un scénario qui n’est valable qu’à *l’intérieur* d’une population : dans le scénario de sélection sexuelle (le scénario du modèle de Ducrest – ont-ils lu le papier ?- ) la mélanine est censée procurer un signal pour un autre trait de comportement et permettre aux individus de s’apparier selon leurs préférences à ce niveau là… il s’agit donc de signaler ses caractéristique pour ses congénères. Comparer 2 populations différentes revient clairement pour les auteurs à dire qu’ils n’ont pas compris le domaine d’application du modèle sur lequel ils se sont basés.

Ces auteurs n’en sont pas à leurs premières bourdes en ce qui concerne la biologie évolutive ; Rushton a passé une grande partie de sa carrière a essayer d’appliquer la sélection r/K de Winston et Mc Arthur à l’espèce humaine, malgré le fait que des biologistes compétents aient tentés de lui dire que ça n’avait pas de sens.

4- La probabilité de commettre un crime dépends intégralement de nombreux facteurs : financiers, sociaux, familiaux.  Pourtant, ils oublient complètement de contrôler pour ces variables sociales et environnementales ! Imaginons un instant que les auteurs aient utilisés des données fiables (ce qui n’est pas le cas), et qu’ils observent effectivement une corrélation forte entre comportement et couleur de peau, sans contrôler pour, mettons, le niveau de violence de l’environnement (état 1, avec une pente de regression forte). Il suffit de rajouter le niveau de violence de l’environnement (de vert à rouge) pour voir que la corrélation positive que l’on observait précédemment disparait, la régression a une pente nulle (état 2).

 

La “fausse régression” de l’état 1 peut s’observer si par exemple les individus les plus sombres se retrouvent à vivre systématiquement dans les milieux les plus violents et les individus les plus clairs dans des milieux les plus tranquilles, comme à la suite d’une politique d’immigration particulière par exemple.

Bref, your argument is invalid.

Cette étude contient tout ce qui est – par principe- banni de la recherche scientifique : une bibliographie qui n’est pas maîtrisée, des sources non citées, des données frelatées qui sont analysées avec les pieds avec une opinion forte en arrière plan qui dirige l’étude, des définitions qui ne sont pas fondées sur des critères objectifs mais folkloriques, etc. Ce type de recherche est généralement nommée racisme scientifique,mais il faudrait plutôt l’appeler racisme pseudo-scientifique.

C’est étrange qu’un article comme ça puisse être publié malgré ses faiblesses (euphémisme) scientifiques. Peut être y-a-t’il un lien avec le fait que l’un des éditeurs du journal Personality and Individual Differences soit Richard Lynn, lui aussi célèbre pour ses positions eugénistes et racistes ?

Allez, pour finir, sachez qu’il existe une théorie de la Mélanine qui postule que les personnes noires profitent des propriétés semi-conductrices de la mélanine, et que celle ci en fait des sortes de super-humains avec toutes sortes de super-pouvoirs : absorptions des radiations électromagnétiques, transformation de la lumière en ondes sonores (wait.. what ?), etc. Au passage, l’une des grandes prêtresses de ce mouvement pseudo-scientifique est aussi une psychiatre…quoi, ENCORE ?

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Pour en savoir plus :

[1] pour un chouette dossier sur le racisme scientifique depuis Darwin, voir ici  mais aussi cette excellent historique en vidéo du Dessous des cartes (une émission de Arte dont je suis personnellement amoureux) “Les mémoires du racisme”

[2] pour en savoir plus sur la génetique de la pigmentation humaine, voir cet article de blog. Sinon,

Sturm, R. a. (2006). A golden age of human pigmentation genetics. Trends in genetics : TIG, 22(9), 464–8. doi:10.1016/j.tig.2006.06.010

[3] Un chouette billet de Tout se passe comme si, sur la notion de race humaine en génétique et le bouquin de Theodosius Dobzhansky : Le Droit à l’Intelligence , sur les rapports entre génétique et inégalité dans les sociétés.